En football, les matchs préparatoires ressemblent souvent à des répétitions générales où les metteurs en scène retouchent les costumes, testent les éclairages et règlent les ultimes hésitations. Pourtant, certaines représentations amicales possèdent une saveur singulière, capable d’esquisser les contours d’une grande aventure collective. Ce 1er juin 2018, sur la pelouse baignée de douceur de l’Allianz Riviera de Nice, la sélection dirigée par Didier Deschamps s’est offert un galop d’essai particulièrement convaincant face à l’Italie (3-1). Face à un rival historique en pleine reconstruction, les Tricolores ont affiché une séduisante force de frappe, esquissant les dynamiques qui allaient, quelques semaines plus tard, bouleverser l’été des Français.
Une jeunesse offensive décomplexée et percutante
Quatre jours après une prestation appliquée mais sans éclat contre la République d’Irlande au Stade de France (2-0), les Bleus ont franchi un palier sur la Côte d’Azur. La rencontre a mis en lumière l’extraordinaire vivacité d’un secteur offensif porté par une nouvelle vague d’un enthousiasme contagieux. L’animation mise en place par le sélectionneur reposait alors sur un trident mêlant l’expérience et la précision technique d’Antoine Griezmann à la fougue supersonique de Kylian Mbappé et d’Ousmane Dembélé.
Dès les premiers échanges, cette projection ultra-rapide vers l’avant a désarçonné l’arrière-garde transalpine. C’est d’ailleurs sur une ouverture lumineuse que Benjamin Pavard délivrait un centre repris instantanément par Mbappé ; si Salvatore Sirigu parvenait à repousser l’échéance, Samuel Umtiti surgissait pour ouvrir le score dès la huitième minute. Peu avant la demi-heure de jeu, un numéro de soliste de Lucas Hernandez dans la surface provoquait un penalty indiscutable, converti avec sang-froid par Antoine Griezmann.
Le troisième acte de ce festival offensif fut sans conteste le joyau de la soirée. À l’issue d’une transition amorcée depuis le camp français à l’heure de jeu, Ousmane Dembélé nettoyait la lucarne opposée d’une frappe enroulée d’une pureté rare. Ce geste de grande classe incarnait la paradoxale liberté de ce prodige, capable de pêcher par précipitation dans le dernier choix avant de convertir une inspiration géniale en chef-d’œuvre.
L’ombre de Zizou et l’émancipation d’un groupe
Ce duel franco-italien prenait également place dans un climat médiatique tout à fait hors du commun. Vingt-quatre heures plus tôt, le monde du ballon rond retenait son souffle : à la surprise générale, Zinédine Zidane quittait le Real Madrid au lendemain d’une troisième Ligue des champions consécutive. Les travées niçoises, prêtes à acclamer « Grizou », chantaient presque en écho à l’ombre bienveillante du meneur de 1998, dont la disponibilité immédiate venait nourrir les débats autour de l’avenir du banc tricolore.
Cependant, les protégés de Didier Deschamps n’avaient que faire de ces spéculations. Bien décidés à écrire leur propre histoire, ils ont répondu par le jeu. Si les Azzurri de Roberto Mancini, sonnés par le traumatisme de leur non-qualification pour le Mondial, se sont montrés dangereux par séquences grâce au tranchant de Mario Balotelli et à l’opportunisme de Leonardo Bonucci sur coup franc, la maîtrise globale est demeurée tricolore. Hugo Lloris, de retour dans sa ville natale, a veillé au grain avec autorité sur les quelques alertes adverses.
Doutes individuels et esquisses tactiques
Tout ne fut pas immaculé pour autant. Le match a notamment exposé les états d’âme et les hésitations d’un milieu de terrain encore en quête de son équilibre définitif. Paul Pogba, aligné dans un entrejeu exigeant, a traversé la première période comme une ombre, multipliant les touches superflues et les choix contestables. Sa sortie en seconde mi-temps, accompagnée de quelques sifflets épars de spectateurs exigeants, soulignait la pression colossale pesant sur les épaules du joueur de Manchester United.
« Il y a beaucoup d’éléments qui m’ont séduit, au-delà de la victoire. Notre faculté à jaillir et à nous projeter à grande vitesse est indéniable, même si nous aurions pu nous mettre à l’abri plus rapidement en améliorant notre efficacité. » — Didier Deschamps
Rétrospectivement, cette bronca passagère sonne comme le point de bascule psychologique pour le milieu relayeur. Loin de s’effondrer, le joueur puisera dans ces remises en question la détermination pour s’ériger en véritable patron émotionnel et tactique du vestiaire quelques semaines plus tard. Dans le même temps, l’activité inlassable de N’Golo Kanté et la discipline tactique de Corentin Tolisso offraient déjà à l’encadrement des pistes précieuses pour bâtir l’imperméabilité nécessaire aux grands tournois.
Le point de départ d’une aventure légendaire
Au sortir de ce succès de prestige contre la Nazionale, les Bleus s’octroyaient quelques jours de repos auprès de leurs familles avant d’affronter les États-Unis à Lyon, ultime test d’un calendrier printanier millimétré. Personne ne pouvait alors prédire avec exactitude la trajectoire héroïque de cette sélection, mais les fondations d’un collectif indestructible étaient posées.
Certes, l’entrée en lice dans la compétition allait s’avérer laborieuse puisque, aidée par la vidéo, la France battra difficilement l’Australie à Kazan lors de la première journée de la phase de groupes. Mais la vitesse supersonique aperçue à Nice allait véritablement exploser aux yeux de la planète entière lors du huitième de finale d’anthologie où l’on vécut une victoire spectaculaire des Bleus face à l’Argentine.
Ce France-Italie du 1er juin 2018 ne figurera sans doute pas parmi les rencontres les plus célébrées de la mythologie sportive nationale, n’ayant d’autre statut que celui d’une confrontation amicale. Et pourtant, en observant rétrospectivement la montée en puissance de ces jeunes talents, ce match résonne comme le premier accord parfait d’une symphonie dont l’apothéose verra la France décrocher sa deuxième couronne mondiale sur la pelouse moscovite du stade Loujniki.




