À quelques semaines du coup d’envoi de la Coupe du monde en Russie, le camp de base de l’équipe de France a été secoué par une déflagration inattendue. Le 23 mai 2018, la presse révélait une démarche stupéfiante : Adrien Rabiot, milieu de terrain du Paris Saint-Germain âgé de 23 ans, adressait un courriel à Didier Deschamps pour signifier son refus catégorique de figurer sur la liste des suppléants tricolores. Deux jours plus tard, par le biais d’une lettre ouverte transmise à RTL, le joueur confirmait publiquement sa position, assumant un bras de fer retentissant avec le sélectionneur et s’attirant les foudres d’une grande partie du monde sportif et politique.
Une lettre ouverte sans concession
Loin de faire amende honorable ou de plaider l’incompréhension passagère, la prise de parole d’Adrien Rabiot s’apparentait à un réquisitoire contre la méthode de Didier Deschamps. Le milieu parisien estimait que sa relégation parmi les réservistes ne reposait sur « aucune logique sportive ». Convoqué régulièrement depuis la fin de l’année 2016 et fort de six sélections, le joueur voyait son rêve mondialiste s’évanouir au profit de profils différents, notamment celui de Steven Nzonzi, alors sociétaire du Séville FC, qui ne comptait pourtant qu’une unique apparition sous la tunique bleue.
« Si j’ai décidé de me retirer de la liste des suppléants, c’est que je considère que le choix du sélectionneur à mon égard ne répond à aucune logique sportive… Je suis un compétiteur sans états d’âme, mais je suis aussi un homme, et à ce titre j’aurais aimé être considéré comme tel. »
Par ces mots, Rabiot entendait rejeter l’étiquette de footballeur capricieux que l’opinion publique commençait déjà à lui accoler. Il rappelait son attachement à la sélection, son passage par toutes les catégories de jeunes depuis l’âge de 15 ans et sa fierté supposée d’arborer les couleurs nationales. Cependant, cette défense personnalisée se heurtait de plein fouet au principe sacro-saint instauré par Didier Deschamps : la primauté absolue du collectif sur les revendications individuelles.
L’inflexibilité de Deschamps et le malaise du vestiaire
Face aux médias, le sélectionneur national n’a pas masqué sa réprobation, qualifiant cette décision d’« énorme erreur ». Pour le technicien basque, rompu aux exigences impitoyables du très haut niveau, le devoir de réserve et la solidarité sont des valeurs non négociables. Les suppléants, au nombre de onze, avaient pour mission ingrate mais cruciale de maintenir leur condition physique afin de suppléer une éventuelle blessure parmi les 23 sélectionnés jusqu’à la veille du premier match.
Dans le vestiaire, l’incompréhension dominait, tempérée par la retenue propre aux joueurs en pleine préparation. Le gardien et doyen de l’équipe, Steve Mandanda, se montrait le plus tranchant en soulignant que lui-même n’aurait jamais agi de la sorte, insistant sur le fait que le groupe devait désormais avancer uniquement avec des éléments pleinement investis. Le capitaine Hugo Lloris déplorait quant à lui la forme adoptée par son cadet, affirmant que le meilleur moyen de contester une décision technique reste de prouver sa valeur crampons aux pieds. De leur côté, Nabil Fekir et Samuel Umtiti tentaient d’éviter l’escalade, le premier comprenant la déception sportive tout en appelant Rabiot à assumer ses actes, le second préférant botter en touche pour préserver la quiétude du groupe.
Quand le football s’invite au sommet de l’État
L’onde de choc générée par cette fronde individuelle a rapidement dépassé les frontières du rectangle vert pour s’inviter dans l’arène politique. Dans une nation où le maillot tricolore incarne un symbole républicain puissant, le geste de Rabiot a été perçu par certains commentateurs comme un manquement au devoir civique. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, réagissait dès l’annonce en affirmant que l’on ne refuse pas l’appel de la patrie lorsque celle-ci sollicite votre talent.
Même le président de la République, Emmanuel Macron, interrogé en marge d’un déplacement officiel en Russie, glissait une remarque mesurée mais explicite. S’il reconnaissait en Rabiot un « excellent joueur », il soulignait qu’il aurait dû honorer la confiance accordée jusqu’au terme du protocole. L’affaire illustrait une fracture générationnelle et culturelle sur la notion d’engagement patriotique dans le sport professionnel moderne.
La composition des forces en présence
Cette polémique intervenait alors que le groupe France s’articulait autour d’un savant dosage de cadres expérimentés et d’une jeunesse montante particulièrement talentueuse. Les 23 élus pour conquérir le trophée mondial se répartissaient ainsi :
- Gardiens : Hugo Lloris, Steve Mandanda, Alphonse Areola.
- Défenseurs : Lucas Hernandez, Benjamin Mendy, Adil Rami, Djibril Sidibé, Raphaël Varane, Samuel Umtiti, Benjamin Pavard, Presnel Kimpembe.
- Milieux : Blaise Matuidi, N’Golo Kanté, Paul Pogba, Corentin Tolisso, Steven Nzonzi.
- Attaquants : Olivier Giroud, Antoine Griezmann, Kylian Mbappé, Ousmane Dembélé, Nabil Fekir, Florian Thauvin, Thomas Lemar.
En marge de ces mondialistes, la cohorte des réservistes réunissait des éléments de premier plan tels que Kingsley Coman, Alexandre Lacazette, Anthony Martial, Lucas Digne ou encore Moussa Sissoko, qui avaient tous accepté sans ciller leur mission dans l’ombre.
L’épreuve de l’histoire et la rédemption inattendue
Le déroulement des événements allait apporter une réponse cinglante à l’impatience du milieu parisien. Quelques semaines plus tard, les Bleus réalisaient un parcours héroïque, jalonné d’exploits mémorables comme la demi-volée d’anthologie récompensée par le Mondial-2018 : Pavard lauréat du «plus beau but» (Fifa), pour finalement décrocher une deuxième étoile planétaire. La ferveur populaire qui a submergé l’Hexagone, immortalisée par les clins d’œil parisiens où la station de métro devenait «Deschamps Elysées» : le métro parisien célèbre la victoire de la France, a laissé Adrien Rabiot en marge de l’épopée la plus éclatante du football tricolore contemporain.
Contrairement à d’autres dossiers réputés insolubles — à l’image du cas où Benzema : «On ne peut pas revenir en arrière», estime Le Graët —, la trajectoire de Rabiot a finalement pris une tournure inattendue. Après un long exil international et un départ mouvementé vers la Juventus Turin, le joueur a su canaliser son tempérament, mûrir tactiquement et accepter les impératifs du très haut niveau. Conscient de ses qualités indéniables, Didier Deschamps créera la surprise en le rappelant à l’été 2020, amorçant une seconde phase de carrière internationale exemplaire où le banni de 2018 s’est mué en pièce maîtresse de l’entrejeu tricolore.




