Ressusciter une forme de creuset républicain capable de transcender les clivages sociaux, culturels et territoriaux : telle était l’une des ambitions affichées d’Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle de 2017. Alors que l’ancien service militaire obligatoire a été suspendu par Jacques Chirac en 1997, le chef de l’État a rapidement souhaité inscrire à l’ordre du jour la création d’un Service national universel (SNU). Cependant, au printemps 2018, la remise des premières conclusions du groupe de travail piloté par le général Daniel Ménaouine a ravivé de vives inquiétudes au sein des organisations lycéennes et étudiantes. Alors que le gouvernement fait face à un agenda social chargé, s’inscrivant parmi les dix défis d’Emmanuel Macron pour 2018, ce projet suscite de sérieuses interrogations quant à son utilité pédagogique, sa faisabilité logistique et son coût financier.
D’une promesse martiale à un modèle civique hybride
Le projet initial, esquissé devant les électeurs, parlait d’un retour à un « service militaire universel » d’un mois, axé sur les armées et la discipline collective. Très vite, la réalité opérationnelle et budgétaire des forces armées — déjà sous tension avec les opérations extérieures et le dispositif Sentinelle — a imposé une révision d’envergure. Le projet s’est mué en un engagement civique et citoyen, supervisé par l’Éducation nationale et appuyé de façon logistique par le ministère des Armées.
Dans la mouture soumise au chef de l’État, le dispositif s’articule autour de deux temps forts :
- Une phase obligatoire d’un mois : destinée aux adolescents de 15 à 18 ans (principalement en classe de seconde), celle-ci comprendrait deux semaines passées en hébergement collectif, en internat ou en centre dédié pendant les congés scolaires, suivies d’une période d’engagement ou de projet collectif d’utilité publique.
- Une phase d’engagement volontaire : proposée aux jeunes adultes jusqu’à l’âge de 25 ans, pour une période s’étendant de trois mois à un an, orientée vers des missions associatives, de sécurité civile, de défense ou d’action sociale.
L’ambition affichée est monumentale : après une phase de test et d’expérimentation graduelle à partir de 2019, le dispositif ambitionne de brasser chaque année l’ensemble d’une classe d’âge, soit environ 700 000 à 800 000 jeunes filles et garçons d’ici 2026. Une gageure logistique sans précédent dans l’histoire républicaine récente.
La contrainte en accusation : un déficit d’écoute ressenti par les jeunes
C’est avant tout l’aspect coercitif du projet qui suscite une levée de boucliers chez les principaux intéressés. Les syndicats étudiants et les fédérations lycéennes perçoivent l’obligation comme une réponse inadaptée aux aspirations de la nouvelle génération. Selon eux, la jeunesse ne souffre nullement d’un désintérêt pour la chose publique ou la solidarité, comme en témoigne le dynamisme du milieu associatif, mais elle rejette fermement les cadres jugés moralisateurs ou anachroniques.
« On ne fabrique pas de la citoyenneté par décret ou par obligation disciplinaire. Forcer des adolescents à passer une partie de leurs vacances scolaires au garde-à-vous n’a jamais appris à aimer la démocratie. »
Cette réprobation intervient dans un climat particulièrement éruptif dans le monde de l’éducation. Les lycéens et étudiants doivent déjà faire face à la refonte du baccalauréat et à la mise en place houleuse de la plateforme d’accès aux études supérieures, qui a laissé des traces sensibles avec Parcoursup et les dizaines de milliers de candidats dans l’attente. Dans ce contexte de tension scolaire, plusieurs universités ont connu des grèves dures et des blocages, à l’image des tensions vécues lorsque l’on a vu l’université de Rennes 2 évacuée par la police. Pour beaucoup de représentants syndicaux, imposer une contrainte supplémentaire à une génération qui se sent précarisée et peu écoutée relève de la provocation psychologique.
L’épineuse équation budgétaire
L’autre point d’achoppement central concerne les investissements financiers nécessaires pour donner corps à cette ambition. Les estimations initiales de la commission évaluent la facture annuelle de fonctionnement entre deux et trois milliards d’euros, sans compter les investissements préalables requis pour rénover ou bâtir des centres d’hébergement capables d’accueillir des centaines de milliers de jeunes chaque année.
Ce montant colossal alimente le ressentiment des acteurs éducatifs et médico-sociaux. Comment justifier de tels débours pour un stage de quelques semaines, alors que les universités dénoncent depuis des années un manque chronique de moyens par étudiant, que les classes de collège et lycée affichent des effectifs surchargés et que les services de santé universitaires peinent à prendre en charge la détresse psychologique des jeunes ?
Pour les opposants au projet, ce choix budgétaire apparaît en décalage complet avec les urgences du quotidien. Investir des milliards d’euros pour réunir artificiellement des jeunes hors de l’école est parfois perçu comme l’aveu d’un renoncement politique : celui de ne pas donner à l’Éducation nationale les moyens d’assurer, au jour le jour tout au long de l’année, sa mission fondamentale de brassage social et d’apprentissage citoyen.
La quête délicate de la mixité sociale
Les partisans du dispositif mettent pourtant en avant des arguments qui dépassent les clivages politiques habituels. Dans une société française marquée par la segmentation géographique, où la jeunesse rurale, celle des banlieues et celle des centres urbains favorisés ne se croisent pour ainsi dire jamais, le séjour de cohésion apparaît comme l’ultime opportunité de partage d’une expérience commune.
Parmi les bénéfices mis en avant par les défenseurs du SNU :
- La détection des fragilités : l’évaluation systématique de la maîtrise de la langue, le repérage de l’illettrisme et un bilan de santé complet pour tous les jeunes, y compris ceux qui échappent aux radars médicaux traditionnels.
- L’acquisition de réflexes citoyens : la formation aux gestes de premiers secours (PSC1), la sensibilisation aux risques environnementaux et numériques, ainsi qu’un premier pas vers l’apprentissage du code de la route.
- La valorisation de l’engagement : la création de passerelles concrètes vers le service civique, le bénévolat associatif ou la réserve opérationnelle des forces de secours et de sécurité.
Toutefois, pour que ces ambitions vertueuses ne restent pas un vœu pieux sur le papier, le gouvernement devra convaincre plutôt que contraindre. La réussite du dispositif dépendra de sa capacité à concevoir une pédagogie active et bienveillante, capable d’offrir une véritable valeur ajoutée aux parcours personnels des jeunes, sans que ceux-ci n’aient le sentiment d’être les figurants d’une mise en scène républicaine déconnectée de leurs réalités matérielles et professionnelles.



