Le lundi 14 mai 2018, ce qui devait être une liaison intérieure routinière entre la métropole de Chongqing et la ville de Lhassa, au Tibet, s’est transformé en l’un des incidents aériens les plus spectaculaires et périlleux de la décennie. À bord de l’Airbus A319 du vol 3U8633 de la compagnie Sichuan Airlines, 119 passagers et 9 membres d’équipage survolaient le sud-ouest de la Chine à environ 32 000 pieds d’altitude (près de 9 700 mètres) lorsqu’un événement rarissime s’est produit : le pare-brise droit du poste de pilotage s’est brutalement désintégré.
Une décompression explosive aux conséquences dramatiques
À cette altitude de croisière, l’air extérieur est irrespirable, raréfié et glacial, affichant des températures avoisinant les -40 °C. L’écart immense entre la pression artificielle maintenue dans la carlingue et le vide relatif de l’atmosphère extérieure a provoqué une décompression explosive immédiate. Le copilote, assis sur le siège droit, a été instantanément aspiré par l’ouverture béante, son buste se retrouvant projeté hors du fuselage à une vitesse avoisinant les 850 km/h. Seule sa ceinture de sécurité, solidement bouclée, l’a empêché de basculer dans le vide.
Dans le poste de pilotage, le chaos s’installe en une fraction de seconde. L’appel d’air arrache une grande partie de la console d’affichage, les équipements de bord subissent d’importantes avaries et un rugissement assourdissant coupe toute communication radio intelligible. Les instruments vibrent avec une telle intensité que leur lecture devient quasiment impossible pour le commandant de bord, Liu Chuanjian.
Les dangers liés à une perte brutale d’étanchéité ne sont pas méconnus dans l’aviation moderne. Si des incidents d’une autre nature surviennent parfois en Europe, comme lors d’une baisse de pression où une trentaine de passagers de Ryanair ont été hospitalisés, l’éjection partielle d’un membre d’équipage rappelle un précédent historique célèbre : le vol British Airways 5390 en 1990, durant lequel le commandant avait lui aussi été éjecté par le pare-brise.
L’incroyable sang-froid du commandant Liu Chuanjian
Face à une situation où l’espérance de survie se compte en dizaines de secondes à cause de l’hypoxie (le manque d’oxygène affectant le cerveau), le capitaine Liu a fait preuve d’une maîtrise technique exceptionnelle. Sans pouvoir compter sur le pilote automatique, désactivé par la violence du souffle, il a repris les commandes manuellement tout en luttant contre un vent cataclysmique et un gel instantané qui engourdissait ses membres.
La topographie compliquait encore la manœuvre : survolant les contreforts du plateau tibétain, l’appareil ne pouvait pas entamer une descente d’urgence standard vers 3 000 mètres sous peine de percuter le relief montagneux. Le commandant a dû maintenir un compromis délicat entre la vitesse de descente, la trajectoire d’évitement des sommets et la décélération de l’appareil pour limiter la pression du vent sur son copilote blessé.
« Tout flottait dans la cabine de pilotage, le bruit était assourdissant et le froid mordant. Je n’avais d’autre choix que de me fier à mon instinct et à mes repères manuels pour sauver l’avion », confiera plus tard le pilote à la presse locale.
En une vingtaine de minutes d’un vol d’une intensité inouïe, le commandant parvient à dérouter l’avion vers l’aéroport international de Chengdu-Shuangliu. L’Airbus A319 s’y est posé en toute sécurité. Miraculeusement, le copilote s’en est tiré avec des coupures au visage et une entorse au poignet, tandis qu’un membre du personnel navigant commercial a subi des blessures légères causées par la chute d’équipements en cabine passagers.
Les leçons d’une enquête rigoureuse
L’Administration de l’aviation civile chinoise (CAAC), assistée par le Bureau d’Enquêtes et d’Analyses français (BEA) et des spécialistes d’Airbus, a immédiatement ouvert une enquête approfondie. Les conclusions publiées ultérieurement ont révélé qu’une infiltration d’humidité dans le joint d’étanchéité du pare-brise avait endommagé le système de réchauffage électrique de la vitre, générant des arcs électriques continus et une rupture thermique soudaine de la structure vitrée feuilletée.
Ce sauvetage a profondément marqué l’opinion publique mondiale. En Chine, Liu Chuanjian a été décoré du titre de « héros national de l’aviation civile », et son épopée a même inspiré une superproduction cinématographique sortie en 2019, The Captain. Cet événement rappelle avec force que, malgré le niveau d’automatisation des appareils contemporains, l’excellence de la formation humaine et la vivacité d’esprit des pilotes demeurent l’ultime rempart pour garantir la sécurité des passagers face aux imprévus les plus extrêmes.




