Dans l’histoire récente du football hexagonal, peu de dossiers de cession auront suscité autant d’espoirs et de rebondissements que celui de l’AS Saint-Étienne. Au printemps 2018, la rumeur d’un rachat par un fonds d’investissement d’outre-Atlantique semblait acter la fin d’une époque pour le club le plus titré de l’Hexagone au siècle passé. Aux manettes depuis 2004, le binôme formé par Bernard Caïazzo et Roland Romeyer laissait entrevoir une transition majeure, guidée par la recherche de capitaux frais pour rivaliser dans une Ligue 1 métamorphosée par les investissements internationaux.
Le mirage Peak6 et la piste américaine de mai 2018
Le projet qui agitait alors le Forez reposait sur l’intérêt du fonds américain Peak6, déjà présent dans le capital de franchises sportives et épaulé par l’ancien dirigeant monégasque Jérôme de Bontin. L’objectif affiché était d’injecter des ressources substantielles pour moderniser la gouvernance et redonner au club une stature européenne. Dans un paysage national où le Paris Saint-Germain multipliait les transferts retentissants — comme en témoignait l’aura mondiale de ses stars, illustrée quand Neymar remporte le Samba d’or en 2017 —, Saint-Étienne cherchait sa propre voie vers la pérennité financière.
Pourtant, après plusieurs semaines de négociations exclusives et d’audits comptables, l’accord de principe s’est effondré. Des divergences stratégiques majeures sur les garanties bancaires et le contrôle opérationnel ont fait capoter l’opération au début du mois de juin 2018. Ce désaccord a replongé le club forézien dans un entre-deux douloureux, alors même que l’attention sportive du pays basculait vers la scène internationale, marquée peu après par le parcours héroïque qui vit la victoire spectaculaire des Bleus face à l’Argentine lors de la Coupe du monde en Russie.
L’impasse d’un modèle bicéphale à bout de souffle
L’échec de la reprise par Peak6 a mis en lumière la complexité d’une présidence partagée. D’un côté, Roland Romeyer incarnait l’ancrage local, la gestion quotidienne et la passion populaire ; de l’autre, Bernard Caïazzo représentait le réseau institutionnel parisien et international. Si ce modèle avait permis de redresser le club au début des années 2010 avec une victoire en Coupe de la Ligue en 2013 et plusieurs qualifications européennes, il montrait ses limites face à la financiarisation galopante du sport d’élite.
Durant les années suivantes, plusieurs tentatives de reprise par des repreneurs locaux ou étrangers ont avorté, tandis que les rumeurs les plus folles animaient le marché des transferts européen — à l’époque où la presse espagnole s’enflammait en affirmant qu’AS fait sa Une sur un intérêt du PSG pour Cristiano Ronaldo. Sans capitaux extérieurs et fragilisée par la faillite du diffuseur Mediapro ainsi que la crise sanitaire, l’ASSE s’est enlisée sportivement jusqu’à connaître une dramatique relégation en Ligue 2 en 2022.
L’épilogue : l’arrivée finale d’un projet nord-américain
Il aura finalement fallu attendre six années supplémentaires pour que le scénario imaginé en 2018 se concrétise sous une autre bannière. En juin 2024, à la suite de la remontée sportive du club dans l’élite, le groupe canadien Kilmer Sports Ventures, piloté par l’homme d’affaires Larry Tanenbaum et dirigé par Ivan Gazidis, a officialisé le rachat total des parts de Romeyer et Caïazzo.
Cette acquisition conclut deux décennies d’histoire stéphanoise et prouve que l’attractivité du patrimoine vert était bien réelle, malgré les errements du passé. L’histoire retiendra que les négociations pionnières de 2018 avaient ouvert une brèche indispensable, celle d’une ouverture internationale devenue inéluctable pour redonner au stade Geoffroy-Guichard son lustre d’antan.




