Il est des soirées où le football dépasse largement le cadre d’une simple confrontation tactique pour se muer en un véritable drame antique, rythmé par la peur, l’abnégation et une délivrance presque miraculeuse. Ce jeudi 3 mai 2018 restera sans doute gravé pour longtemps dans la mémoire collective marseillaise. À Salzbourg, sur la pelouse de la Red Bull Arena, les hommes de Rudi Garcia ont souffert le martyre, mais ont finalement validé leur ticket pour la finale de la Ligue Europa au terme de prolongations irrespirables. À plus de mille kilomètres de là, au cœur même du stade Vélodrome où un écran géant avait été déployé devant près de dix-huit mille personnes, les supporters ont traversé toutes les nuances de l’émotion humaine.
L’illusion d’une qualification tranquille
Tout avait pourtant commencé dans un climat de relative confiance. Forts de leur succès deux buts à zéro acquis au match aller dans une ambiance incandescente sur le boulevard Michelet, les Olympiens semblaient disposer d’un matelas suffisant pour gérer cette demi-finale retour. Dans les tribunes du Vélodrome, les chants traditionnels résonnaient avec une certaine décontraction. Les supporters reprenaient en chœur les classiques du répertoire marseillais, bercés par l’espoir d’une qualification sans encombre.
Sur le terrain autrichien, le premier acte s’est déroulé conformément aux prévisions marseillaises : un bloc compact, un engagement physique constant et un adversaire maintenu à distance raisonnable des cages gardées par Yohann Pelé, titularisé en l’absence de Steve Mandanda. La mi-temps est atteinte sur un score vierge qui laissait présager une issue heureuse. Mais le football de haut niveau possède cette cruauté intrinsèque : il suffit d’une étincelle pour que les certitudes les plus solides volent en éclats.
Le piège autrichien et le spectre de la désillusion
Le réveil autrichien au retour des vestiaires a soufflé un vent glacial sur les ambitions phocéennes. À la cinquante-troisième minute, le milieu de terrain Amadou Haidara s’infiltre dans la défense olympienne avec une insolente facilité et trompe le portier marseillais. Le premier avertissement se transforme en stupeur. Douze minutes plus tard, le sort semble s’acharner définitivement lorsque Bouna Sarr dévie malencontreusement une frappe adverse dans ses propres filets. Deux à zéro pour Salzbourg : l’égalité parfaite sur l’ensemble des deux confrontations.
Dans la tribune Ganay du Vélodrome, le silence qui s’installe soudainement est assourdissant. L’assurance du début de soirée cède la place à une anxiété viscérale. Les supporters, les mains sur la tête ou les yeux rivés sur l’écran monumental, assistent impuissants à la déroute programmée de leur équipe. L’atmosphère festive s’évapore au profit d’un suspense insoutenable où le moindre faux pas signifierait l’élimination aux portes d’un rêve continental.
Durant ces minutes suffocantes, un homme maintient la flamme olympienne en vie : Yohann Pelé. L’habituel gardien remplaçant multiplie les interventions décisives, réalisant notamment deux parades réflexes d’anthologie qui empêchent l’OM de sombrer avant même le temps réglementaire. Le coup de sifflet final renvoie les deux formations en prolongation dans un état d’épuisement physique et psychologique total.
La 116e minute : le coup de patte providentiel de Rolando
La prolongation ressemble à une lente guerre d’usure. Les organismes sont meurtris, les crampes se multiplient et la crainte de concéder le but fatal tétanise les acteurs. Alors que l’on se dirige inéluctablement vers la loterie des tirs au but, survient le tournant du match à la cent-seizième minute. Sur un corner généreusement accordé par le corps arbitral et parfaitement brossé par Dimitri Payet, Rolando, entré en jeu quelques instants plus tôt pour consolider la défense, surgit au second poteau.
D’un plat du pied délicat et précis, le défenseur central portugais trompe le gardien autrichien et fait trembler les filets. C’est l’explosion. Le but à l’extérieur, règle d’or des compétitions européennes de l’époque, contraint Salzbourg à marquer deux fois en l’espace de quatre minutes. Une mission impossible. À Marseille, le Vélodrome chavire dans une euphorie indescriptible. Les fumigènes s’allument par dizaines, déchirant la nuit d’une lueur écarlate, tandis que les cris de délivrance résonnent dans toute la cité phocéenne.
Une passion viscérale transmise de génération en génération
Cette qualification héroïque illustre à merveille le rapport si particulier qui lie Marseille à son club de football. Dans les travées du stade comme dans les quartiers populaires, du Vieux-Port à La Plaine, le club représente un vecteur d’identité puissant, transcendant les milieux sociaux et les parcours individuels. Pour les plus anciens, ce parcours européen ravive le souvenir ému du sacre de mai 1993, première et unique victoire française en Ligue des champions, tandis que pour les plus jeunes, il constitue le baptême du feu d’une grande aventure continentale.
Suivre de telles épopées exige une ferveur sans bornes, même si, pour les passionnés devant composer avec les horaires de travail ou l’accès aux retransmissions, regarder tout le foot à la TV, une passion qui coûte cher et demande une dévotion constante, le jeu en valait largement la chandelle. Dans les conversations qui s’étirent jusqu’au petit matin, l’émotion le dispute au soulagement. Des familles entières, parents et enfants réunis dans un même élan, partagent ces instants de communion rare que seul le sport peut susciter.
En route vers Lyon et l’horizon européen
En décrochant cette place en finale de Ligue Europa contre le redoutable Atlético de Madrid d’Antoine Griezmann, l’OM s’offre sa cinquième finale continentale après celles de 1991, 1993, 1999 et 2004. Le rendez-vous fixé au 16 mai 2018 au Groupama Stadium de Lyon prend une saveur toute particulière au regard de la rivalité sportive et institutionnelle entretenue avec le club rhodanien.
Cette campagne européenne mémorable a également mis en lumière le courage d’un collectif soudé autour de cadres dévoués, tranchant parfois avec les distinctions individuelles qui animent la Ligue 1, comme en témoigne le palmarès des Trophées UNFP où Neymar a été élu meilleur joueur de la saison. L’OM de 2018, lui, a construit son chemin sur la solidarité, la sueur et la résilience face à l’adversité.
Cette épopée printanière allait enfin servir de prélude idéal à un été exceptionnel pour le football tricolore, quelques semaines avant que la France ne devienne championne du monde 2018 sur les pelouses de Russie. Pour l’heure, les supporters marseillais n’avaient qu’un seul mot d’ordre : savourer ce soulagement immense, fêter leurs héros jusqu’au bout de la nuit et préparer l’invasion pacifique de Lyon avec l’espoir tenace d’accrocher une nouvelle étoile à leur firmament.




