Le printemps 2018 restera marqué dans les annales universitaires françaises comme une période de vives turbulences. Cinquante ans presque jour pour jour après les événements fondateurs de mai 68, l’université Paris-Nanterre s’est de nouveau retrouvée au cœur d’une contestation nationale passionnée. Cette fois-ci, le catalyseur du mécontentement n’était autre que le vote de la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, dite loi ORE, qui introduisait un nouveau mode de sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur matérialisé par la plateforme Parcoursup. Les tensions ont atteint un paroxysme saisissant lorsque l’administration universitaire, confrontée à la paralysie de son campus historique, a pris la décision de délocaliser les épreuves semestrielles à la Maison des examens d’Arcueil, dans le Val-de-Marne.
Une matinée de face-à-face devant la Maison des examens
Le vendredi 11 mai 2018, dès l’aube, les abords du centre d’examen d’Arcueil ont offert le spectacle d’une jeunesse profondément divisée. Tandis que des centaines d’étudiants en droit ou en sciences humaines se présentaient munis de leur convocation, espérant valider une année de travail académique, ils ont trouvé les grilles d’entrée fermées et encerclées par une centaine de manifestants résolus. Formant des chaînes humaines pour obstruer chaque issue, les contestataires entendaient faire du blocage logistique un moyen de pression politique direct sur le pouvoir exécutif.
Sur le trottoir, les discussions spontanées ont rapidement cédé la place à des invectives, puis à des échauffourées. Plusieurs candidats ont tenté de forcer le passage pour exercer ce qu’ils considéraient comme leur droit inaliénable à passer leurs partiels, tandis que les opposants brandissaient le spectre d’une université à deux vitesses. L’intervention des forces de l’ordre, déployées en nombre avec des cordons de CRS, s’est soldée par l’usage de gaz lacrymogènes pour tenter de dégager les accès, dans une atmosphère irrespirable. Devant l’impossibilité matérielle de garantir la sérénité et la sécurité des épreuves, la présidence de Nanterre a finalement pris la lourde décision d’annuler les sessions prévues pour le vendredi et le samedi, laissant les étudiants désemparés devant des portes closes.
La loi ORE et la peur de la sélection généralisée
Pour comprendre l’âpreté de cette confrontation, il convient de se replonger dans les enjeux de la loi promulguée en mars 2018. En remplaçant l’ancien système de tirage au sort d’Admission Post-Bac (APB) par un dispositif basé sur l’examen des dossiers scolaires et des « attendus » disciplinaires, le gouvernement d’Édouard Philippe entendait réduire l’échec massif en première année de licence. Toutefois, pour une frange importante du corps étudiant et enseignant, cette réforme sonnait le glas du principe républicain d’accès universel à l’enseignement supérieur.
La crainte d’un tri social algorithmique alimentait une défiance profonde. À cette époque, de nombreux lycéens redoutaient d’ailleurs de rester sur le carreau, une préoccupation qui s’est confirmée quelques mois plus tard lorsque Parcoursup laissait encore 66 000 candidats dans le flou à l’approche de la rentrée. Pour les bloqueurs d’Arcueil, empêcher les partiels de se tenir représentait le dernier levier disponible pour paralyser le fonctionnement de l’institution et forcer le ministère de l’Enseignement supérieur à abroger le texte.
L’arène politique et la rupture syndicale
L’épisode d’Arcueil a immédiatement embrasé le débat public et politique. La ministre Frédérique Vidal a fustigé une action menée par une minorité radicale, dénonçant une prise en otage du travail universitaire. Les critiques gouvernementales se sont notamment concentrées sur la présence sur place d’élus de La France insoumise, accusés d’instrumentaliser la détresse et l’agitation étudiante à des fins partisanes. À l’opposé de l’échiquier politique, les voix de droite et d’extrême droite réclamaient une fermeté absolue et l’intervention systématique de la force publique pour briser les piquets de grève.
Cette journée a également mis en lumière l’éclatement du paysage syndical étudiant :
- L’UNEF, farouchement opposée au texte gouvernemental, a rejeté l’entière responsabilité des heurts sur la direction de l’université, coupable selon elle d’avoir déplacé les épreuves sous escorte policière au lieu d’engager un dialogue pédagogique.
- La FAGE, devenue la première organisation représentative, a quant à elle défendu le déroulement impératif des partiels, soutenant les aménagements de la réforme tout en appelant au calme.
- L’UNI, syndicat ancré à droite, a condamné ce qu’elle qualifiait de laxisme étatique face à des méthodes d’intimidation antidémocratiques.
Cet affrontement s’inscrivait dans un climat plus large de contestation sociale contre les premières grandes réformes du quinquennat, une contestation qui trouvait aussi son écho dans la rue, à l’image des débordements observés lors de la manifestation de la « Fête à Macron » marquée par des dégradations à Bastille.
Un archipel universitaire en ébullition
Le cas de Nanterre ne constituait pas un phénomène isolé, mais s’inscrivait dans un réseau de mobilisations éparses à travers l’Hexagone. Si la majorité des universités fonctionnait normalement, plusieurs bastions traditionnels de la contestation étudiante ont été le théâtre de blocages prolongés et d’évacuations musclées. Ainsi, quelques jours après les incidents d’Arcueil, l’université de Rennes 2 était évacuée par la police après des semaines d’occupation, reproduisant un schéma déjà observé sur le site de Tolbiac à Paris ou à Montpellier.
« Examen il y aura, nos étudiants y tiennent, nous le leur devons et nous le ferons. »
— Jean-François Balaudé, président de l’université Paris-Nanterre (mai 2018)
Cette promesse du président de Nanterre illustrait le dilemme des équipes dirigeantes : comment certifier la valeur des diplômes sans exposer les personnels et les étudiants à des violences physiques ? Face à l’impossibilité de reprogrammer des sessions présentielles classiques dans un climat apaisé, les facultés ont dû innover dans l’urgence. Des devoirs surveillés en ligne, des dossiers de substitution et la prise en compte du contrôle continu ont été déployés de manière inédite, préfigurant malgré eux les adaptations massives qui allaient s’imposer deux ans plus tard durant la crise sanitaire mondiale.
Quel bilan tirer de cette confrontation ?
Avec le recul des années, les événements d’Arcueil apparaissent comme le baromètre d’une fracture sociétale persistante quant à la mission même de l’université républicaine. D’un côté s’exprimait la vision d’une institution ouverte sans condition préalable, perçue comme un rempart contre les inégalités de destin ; de l’autre, la volonté de réguler les flux d’inscriptions face à la saturation des filières et d’adapter les cursus aux réalités du marché du travail.
Sur le plan pratique, si les bloqueurs sont parvenus à empêcher la tenue physique d’une journée d’épreuves, le mouvement n’a pas réussi à faire plier l’exécutif ni à empêcher l’ancrage définitif de la plateforme Parcoursup dans le paysage éducatif. Cet épisode a laissé un goût amer à de nombreux étudiants, pris en étau entre la défense d’idéaux politiques collectifs et l’angoisse très individuelle de voir compromise leur progression académique.




