La disparition d’un ancien chef de l’État marque toujours une césure dans le récit national, mais celle de Jacques Chirac, survenue à l’âge de 86 ans, a résonné avec une intensité toute particulière. Avec lui s’est refermé le dernier grand chapitre de la droite gaulliste historique et d’une certaine manière d’exercer le pouvoir républicain, faite de poignées de main viriles, de kilomètres avalés sur le macadam des provinces et d’un sens aigu des rapports de force institutionnels. Durant près d’un demi-siècle, sa stature imposante, sa voix sonore et son énergie débordante ont occupé l’avant-scène médiatique et gouvernementale.
Pour comprendre l’empreinte laissée par Jacques Chirac, il faut mesurer l’incroyable variété de ses vies politiques. Deux fois président de la République (1995-2007), deux fois Premier ministre sous deux présidents différents (Valéry Giscard d’Estaing puis François Mitterrand), premier maire élu de Paris pendant presque deux décennies, plusieurs fois ministre et fondateur de partis hégémoniques (le RPR en 1976, puis l’UMP en 2002), il aura été de toutes les batailles. Pourtant, derrière l’image familière de l’élu jovial arpentant le Salon de l’agriculture, l’homme demeurait un mystère difficile à enfermer dans une grille de lecture partisane univoque.
L’ascension du « bulldozer » et la conquête de la droite
Formé sur les bancs de Sciences Po et de l’ENA, Jacques Chirac entame son parcours sous les auspices de Georges Pompidou. Séduit par la puissance de travail et l’efficacité opérationnelle du jeune haut fonctionnaire, le Premier ministre du général de Gaulle le surnomme rapidement son « bulldozer ». Élu député de la rude terre de Corrèze dès 1967, il y construit un ancrage populaire indéboulonnable, mêlant écoute bienveillante des administrés et sens aigu du terrain.
Son ascension ministérielle est fulgurante : Budget, Agriculture, Intérieur. En 1974, pressentant le vent du renouvellement après la mort brutale de Pompidou, il joue un rôle décisif dans l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en signant le fameux « appel des 43 », qui torpille la candidature du gaulliste historique Jacques Chaban-Delmas. Récompensé par le poste de chef du gouvernement à seulement 41 ans, Chirac se heurte pourtant bien vite aux volontés réformatrices et au style présidentiel de Giscard d’Estaing. En 1976, constatant qu’il ne dispose pas des moyens d’exercer pleinement ses responsabilités, il pose un acte fondateur rarissime sous la Ve République : sa démission avec éclat.
Loin de battre en retraite, il crée dans la foulée le Rassemblement pour la République (RPR), machine de guerre électorale structurée pour reconquérir l’héritage nationaliste et social du gaullisme. L’année suivante, il s’empare de l’Hôtel de Ville de Paris face au candidat officiel de l’Élysée, transformant la capitale en un formidable tremplin pour ses ambitions présidentielles.
La longue marche vers l’Élysée : l’insubmersible combattant
Le chemin vers la magistrature suprême fut pour Jacques Chirac un calvaire jalonné de revers cuisants. Candidat en 1981, il contribue à l’éviction de Giscard d’Estaing sans pouvoir se qualifier lui-même pour le second tour. Nommé Premier ministre de la première cohabitation en 1986 par François Mitterrand, il mène une politique libérale hardie mais essuie une cuisante défaite à l’élection présidentielle de 1988 face au sortant socialiste. Beaucoup d’observateurs prédisent alors sa mort politique.
C’est pourtant dans l’adversité que s’exprime son talent de résilience. Pour le scrutin de 1995, trahi par une large fraction de ses lieutenants et de son propre parti ralliés à Édouard Balladur, alors favori des sondages à Matignon, Chirac choisit de mener une campagne de rupture. Conseillé par sa fille Claude et s’appuyant sur les travaux sociologiques d’Emmanuel Todd, il forge le concept de la « fracture sociale ». Il promet de raccommoder une France abîmée par le chômage de masse et les inégalités. Au terme d’une remontée spectaculaire, il écarte son rival au premier tour avant de battre Lionel Jospin le 7 mai 1995.
Cette victoire éclatante est cependant rapidement rattrapée par les dures réalités économiques. Dès l’automne suivant, le plan de rigueur présenté par Alain Juppé déclenche une révolte sociale majeure dans les transports et la fonction publique, rappelant les moments où la grève a coûté cher aux finances ferroviaires et paralysé l’activité nationale. En 1997, tenté par Dominique de Villepin, il commet l’erreur tactique de dissoudre l’Assemblée nationale. La gauche remporte les législatives anticipées, le condamnant à une douloureuse cohabitation de cinq ans sous la houlette de Lionel Jospin.
Les grands marqueurs d’une présidence aux multiples facettes
Le bilan des douze années passées par Jacques Chirac à l’Élysée se caractérise par des ruptures audacieuses sur le plan symbolique et des choix géopolitiques déterminants :
- Le devoir de mémoire : Le 16 juillet 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver, il est le premier chef de l’État à reconnaître publiquement la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs durant l’Occupation, brisant des décennies de silence officiel.
- La modernisation des institutions et de la défense : Il décide la fin du service militaire obligatoire pour créer une armée de métier professionnalisée et soutient le passage du mandat présidentiel de sept à cinq ans, promulgué en 2000.
- Le courage diplomatique : Au printemps 2003, il oppose un veto catégorique à l’intervention militaire anglo-américaine en Irak sans mandat clair de l’ONU, portant la voix d’une France indépendante et lucide à la tribune internationale.
- La prise de conscience environnementale : Lors du Sommet de la Terre de Johannesburg en 2002, il prononce sa mise en garde mémorable : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », inscrivant plus tard la Charte de l’environnement dans le préambule de la Constitution.
- La sécurité routière et la santé publique : Faisant de la violence routière et du plan cancer de grands chantiers nationaux, il obtient des résultats concrets et tangibles qui sauvent des milliers de vies.
Toutefois, ce parcours présidentiel a aussi essuyé de sévères désillusions. Réélu triomphalement avec 82,21 % des voix en 2002 face à Jean-Marie Le Pen lors d’un sursaut républicain historique, Chirac peine ensuite à impulser un souffle réformateur. La question du modèle social et les débats sur la dette publique et le rôle de l’État divisent sa majorité. En mai 2005, le rejet par référendum du traité établissant une Constitution pour l’Europe constitue un désaveu profond, préfigurant les crises de confiance qui ont plus tard inspiré les différents scénarios du Brexit au sein du continent.
L’esthète secret et l’homme des peuples
L’un des paradoxes les plus fascinants de Jacques Chirac réside dans le fossé abyssal qui séparait son image publique de son intimité intellectuelle. Tourné en dérision par les émissions satiriques pour son goût supposé exclusif pour la cuisine rustique et la convivialité rurale, il dissimulait pudiquement une vaste culture humaniste.
« Les civilisations ne s’opposent pas, elles s’enrichissent. Il n’y a pas de hiérarchie entre les arts, il n’y a que l’égale dignité des cultures humaines. »
Passionné par les civilisations non occidentales, russophone capable de traduire Pouchkine dans sa jeunesse, amateur éclairé d’archéologie précolombienne et fin connaisseur des rituels du sumo au Japon, il vouait un respect profond aux cultures traditionnelles d’Afrique, d’Océanie et d’Asie. Cette passion intime a trouvé sa concrétisation la plus éclatante dans la création du musée du quai Branly à Paris, qui porte désormais son nom. Conçu par l’architecte Jean Nouvel, cet établissement visait à réparer une injustice historique en offrant aux arts premiers une reconnaissance égale à celle des chefs-d’œuvre du Louvre.
Ombres judiciaires et testament républicain
Le long règne de Jacques Chirac n’a pas échappé aux dérives de son époque. Les années passées à la mairie de Paris ont été ternies par des affaires de financement politique et d’emplois fictifs. Affaibli par un accident vasculaire cérébral en 2005 et gagné par des pertes de mémoire, il devient en 2011 le premier président de la Ve République condamné par le tribunal correctionnel. Si cette sanction judiciaire a entaché la fin de son existence, elle n’a guère entamé la profonde sympathie que les Français lui ont témoignée une fois retiré de la scène partisane.
Sur le plan des principes, son héritage moral demeure dominé par son refus viscéral et intransigeant de tout compromis avec l’extrême droite. Tout au long de sa carrière, il a érigé un cordon sanitaire hermétique contre les idées xénophobes, refusant notamment de débattre avec Jean-Marie Le Pen lors de l’entre-deux-tours de 2002 pour ne pas légitimer l’intolérance. En quittant l’Élysée en 2007, il adressait aux citoyens un avertissement d’une tonalité prémonitoire : « Ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. »
Figure romanesque d’un temps révolu où la politique s’enracinait dans la chair du pays et les méandres de l’histoire universelle, Jacques Chirac aura été à la fois le fauve conquérant et l’humaniste discret, laissant derrière lui une France reconnaissante envers un homme qui, par-delà ses failles, l’aura aimée avec passion.




