Le calendrier politique espagnol a rarement connu de séisme aussi fulgurant. En quelques jours à peine, au tournant de mai et juin 2018, la scène madrilène a basculé dans une nouvelle ère constitutionnelle. Mariano Rajoy, figure tutélaire de la droite conservatrice solidement ancrée à la Moncloa depuis 2011, a été déchu de ses fonctions. À sa place, un homme que beaucoup croyaient politiquement enterré s’est avancé vers le souverain Felipe VI au palais de la Zarzuela pour prêter serment : Pedro Sánchez. Ce serment laïque, prononcé sans crucifix ni bible pour la première fois dans l’histoire démocratique du pays, inaugure une séquence passionnante et pleine d’incertitudes pour le royaume d’Espagne.
L’étincelle judiciaire : le verdict Gürtel et la chute de Mariano Rajoy
Le déclencheur de ce bouleversement institutionnel ne relève pas d’une consultation électorale classique, mais d’une onde de choc judiciaire. Le 24 mai 2018, l’Audience nationale rend son verdict dans l’affaire « Gürtel », un tentaculaire réseau de corruption impliquant d’anciens cadres du Parti Populaire (PP). La sentence met en lumière une comptabilité occulte systématique et condamne la formation de Mariano Rajoy en tant que bénéficiaire lucrative de ces malversations. Pire encore pour l’exécutif, les juges mettent ouvertement en doute la sincérité du témoignage du chef du gouvernement.
Dès le lendemain, Pedro Sánchez prend le risque d’un coup d’audace politique : il dépose une motion de censure constructive. Mariano Rajoy, stratège réputé pour sa flegme et sa capacité à laisser pourrir les crises, pense d’abord pouvoir surmonter l’assaut. C’était sans compter sur la défection subite de ses alliés de circonstance. Alors que le Parti nationaliste basque (PNV) venait tout juste de monnayer son vote du budget de l’État en échange d’investissements conséquents, il décide finalement de basculer dans le camp des censeurs. Le 1er juin 2018, 180 députés votent pour évincer le dirigeant conservateur, scellant la première motion de censure victorieuse depuis la promulgation de la Constitution de 1978.
La résurrection méthodique de Pedro Sánchez
Pour mesurer la portée de cet événement, il convient de retracer la trajectoire personnelle du nouveau Premier ministre. Économiste de formation, longtemps perçu par ses détracteurs comme un simple appareiliste au profil télégénique, Pedro Sánchez a traversé les enfers partisans. Après avoir essuyé deux échecs consécutifs aux élections générales de 2015 et 2016, il s’était retrouvé marginalisé au sein même du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Hostile à toute abstention qui aurait permis de maintenir la droite au pouvoir, il avait été débarqué sans ménagement par les barons régionaux de sa propre formation à l’automne 2016.
Loin de renoncer, Sánchez entreprend alors un tour d’Espagne au volant de son véhicule personnel pour aller à la rencontre des militants de base. Cette campagne interne de reconquête, menée contre l’establishment du parti, se solde par sa réélection triomphale au secrétariat général en mai 2017. Bien qu’il ne siège même plus comme député au moment de la motion de censure, il manœuvre avec habileté pour fédérer le ressentiment grandissant des oppositions contre le gouvernement conservateur.
Une majorité d’équilibriste au Parlement
Le triomphe de Pedro Sánchez place immédiatement le nouvel exécutif face à un dilemme arithmétique complexe. Le groupe socialiste au Congrès des députés ne compte que 84 sièges sur 350. Pour gouverner, le nouveau Premier ministre doit composer avec une nébuleuse hétéroclite comprenant la gauche radicale de Podemos, les nationalistes basques modérés, mais aussi les formations indépendantistes catalanes.
Ce puzzle parlementaire impose des concessions immédiates. Pour préserver l’appui des Basques, Sánchez s’engage à appliquer à la lettre le budget rédigé par son prédécesseur. En ce qui concerne la crise catalane, il prône une volonté de détente et d’ouverture au dialogue. Cette position tranche avec l’intransigeance juridique de Mariano Rajoy, à un moment charnière où Carles Puigdemont a renoncé à la présidence régionale afin de permettre l’intronisation de Quim Torra à la tête de la Generalitat. Cette mosaïque parlementaire promet des arbitrages quotidiens particulièrement délicats : aucun des partis ayant soutenu la motion n’a signé de pacte de gouvernement formel.
Chantiers sociaux et batailles mémorielles
Sur le plan programmatique, Pedro Sánchez entend rapidement imprimer sa marque en répondant à ce qu’il qualifie « d’urgence sociale ». Si l’Espagne affiche des indicateurs de croissance macroéconomique enviables au sein de la zone euro, la société reste profondément meurtrie par les politiques de rigueur héritées de la crise financière de 2008. La précarité de l’emploi, le chômage endémique des jeunes et l’effritement des services publics forment les premières priorités affichées par la nouvelle équipe.
En parallèle, le gouvernement socialiste s’attelle à rouvrir les débats sur la mémoire historique, un sujet hautement inflammable au sein de la société espagnole. La disparition récente de figures de l’ancien régime, à l’image du décès de Carmen Franco, fille unique du dictateur, rappelle le poids des héritages non résolus de la guerre civile. Sánchez promet d’accélérer les démarches pour retirer la dépouille du général Franco du mausolée du Valle de los Caídos, souhaitant ainsi réaffirmer les valeurs républicaines et démocratiques du pays.
L’Espagne, pilier de stabilité dans une Europe troublée
À l’échelle internationale, l’arrivée de Pedro Sánchez est accueillie avec un certain soulagement par les chancelleries européennes. Tandis que l’Italie traverse des soubresauts populistes et que le continent tente de dénouer l’écheveau complexe du processus du Brexit, Madrid réaffirme sans ambiguïté son engagement pro-européen et son respect de la discipline budgétaire communautaire.
S’il est certain que Pedro Sánchez entame un mandat d’équilibriste sans garantie de longévité, sa prise de pouvoir démontre une nouvelle fois la formidable plasticité du régime parlementaire espagnol. L’audace du dirigeant socialiste a rebattu les cartes d’une scène politique espagnole que l’on disait verrouillée, inaugurant un chapitre où la culture du compromis sera indispensable à chaque vote de loi.




