À la fin du mois de mai 2018, une onde d’inquiétude traversait les capitales occidentales. Tandis que l’administration américaine s’apprêtait à imposer des droits de douane punitifs sur les importations d’acier et d’aluminium en provenance de ses plus proches partenaires, le spectre d’un engrenage protectionniste devenait réalité. C’est dans cette atmosphère électrique qu’Emmanuel Macron a prononcé, au siège de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à Paris, un discours marquant. Loin de se limiter à une protestation de principe, le président français a choisi d’attaquer le problème à sa racine : l’essoufflement institutionnel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Le multilatéralisme à l’épreuve des tensions douanières
Le constat dressé alors par l’Élysée relevait d’une lucidité tactique. Face à Donald Trump, qui fustigeait l’impuissance des accords multilatéraux et menaçait de paralyser les instances arbitrales, la simple posture défensive ne suffisait plus. Pour éviter un démantèlement du système commercial fondé sur la règle de droit, il fallait accepter d’en repenser les fondations. Cette prise de parole s’inscrivait d’ailleurs dans une séquence dense où s’entremêlaient diplomatie d’influence et transformation interne, illustrant parfaitement les dix défis d’Emmanuel Macron pour 2018 sur la scène européenne et planétaire.
Le diagnostic était sans appel : l’architecture de Genève, conçue au milieu des années 1990 dans la foulée des accords de Marrakech, peinait à répondre aux bouleversements contemporains. Depuis la création de l’OMC en 1995, la géographie économique s’était métamorphosée. L’irruption de la Chine comme usine du monde, l’essor vertigineux des technologies numériques et la globalisation des chaînes de valeur avaient créé de nouvelles failles que les textes originels ne pouvaient anticiper.
Quatre chantiers cruciaux pour réinventer les règles du jeu
Pour débloquer la machine commerciale, le chef de l’État proposait une méthode directe : initier une négociation restreinte entre quatre acteurs majeurs — l’Union européenne, les États-Unis, la Chine et le Japon — avant d’élargir les pourparlers aux pays du G20 et de l’OCDE. Cette initiative visait à établir un plan d’action opérationnel avant le sommet de Buenos Aires prévu à la fin de l’année. Les priorités avancées touchaient au cœur des dysfonctionnements du marché mondial :
- Les subventions d’État : corriger les distorsions massives provoquées par le soutien public à des secteurs industriels stratégiques, une critique dirigée implicitement mais clairement vers le capitalisme d’État chinois.
- La propriété intellectuelle et les transferts de technologies : mieux encadrer la captation des savoir-faire et protéger l’innovation face aux pratiques déloyales et au piratage numérique.
- Les normes sociales : empêcher que la libéralisation des échanges ne devienne un vecteur permanent de nivellement par le bas des conditions de travail des salariés.
- L’urgence climatique : introduire une clause environnementale contraignante au cœur des disciplines douanières, condition essentielle pour que la transition écologique ne soit pas pénalisée par des importations polluantes à bas coût.
« Il nous faut mettre au cœur des disciplines commerciales la préoccupation environnementale », déclarait le président de la République, esquissant ce qui deviendrait quelques années plus tard le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne.
L’embellie conjoncturelle obscurcie par l’orage protectionniste
Cette offensive diplomatique coïncidait avec la publication des prévisions macroéconomiques de l’OCDE. À cette période, les experts internationaux prévoyaient une croissance planétaire vigoureuse, proche de 4 % par an. Après une décennie de convalescence consécutive à la crise financière de 2008, les voyants semblaient repasser au vert : reprise de l’investissement privé, redémarrage du commerce international et recul notable du chômage au sein des 35 pays membres, qui enregistraient leur taux d’inactivité le plus faible depuis 1980.
Pourtant, cette dynamique florissante reposait sur des bases fragiles, dopées par des années de politiques monétaires exceptionnellement accommodantes et de taux d’intérêt historiquement bas. Les économistes de l’OCDE, rejoints peu après par les institutions financières internationales, tiraient déjà la sonnette d’alarme : le regain des barrières tarifaires et l’incertitude géopolitique risquaient d’étouffer net cette reprise. L’histoire leur donnera raison quelques mois plus tard, lorsque les observateurs ont averti que la guerre commerciale affectera la croissance, met en garde le FMI face au durcissement des taxes sino-américaines.
L’héritage d’une alerte prémonitoire
Rétrospectivement, l’appel de Paris a mis en lumière une réalité aujourd’hui incontournable : la fin d’un commerce mondial naïf ou dérégulé. Si la grande refonte globale de l’OMC est restée en partie inachevée — en raison notamment du blocage persistant de son Organe de règlement des différends par Washington —, la prise de conscience s’est traduite par d’autres voies. L’Union européenne s’est dotée d’instruments de défense commerciale plus robustes et a subordonné ses traités bilatéraux au respect de l’accord de Paris sur le climat.
Cette volonté d’arbitrage pacifique et équitable rappelle que les règles économiques ne peuvent être disjointes des principes fondamentaux qui guident la journée mondiale de la justice internationale : sans un ordre juridique respecté par les puissances dominantes, la loi du plus fort s’impose invariablement au détriment de la stabilité collective. Le plaidoyer de 2018 témoignait ainsi d’une tentative lucide de préserver le dialogue entre les blocs avant que la fragmentation géopolitique ne prenne le pas sur la coopération.




