Au printemps 2018, un an après l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la promesse originelle d’un équilibre politique parfait — le fameux « en même temps » conciliant libéralisation économique et justice distributive — traversait une zone de fortes turbulences. Alors que les premières réformes fiscales avaient promptement allégé la fiscalité du capital, de nombreuses voix s’inquiétaient de voir la dimension solidaire reléguée au second plan. C’est dans ce contexte sensible que Brigitte Bourguignon, alors présidente de la commission des Affaires sociales à l’Assemblée nationale, a choisi de faire entendre une voix singulière et exigeante au sein du groupe parlementaire La République en Marche.
L’urgence d’une correction de trajectoire
Issue des rangs du Parti socialiste avant de rejoindre le mouvement présidentiel, l’élue du Pas-de-Calais incarnait l’aile sociale d’une majorité composite. Prenant la parole dans la presse dominicale, la députée a formulé une interpellation sans détour : la reprise économique ne saurait porter ses fruits si elle laisse sur le bas-côté les populations les plus fragilisées. Selon elle, les familles monoparentales, les jeunes en insertion, les retraités aux revenus modestes ainsi que les bassins de vie ruraux et périurbains délaissés attendaient des preuves concrètes de solidarité nationale.
Parmi les irritants majeurs du début de mandat figurait la diminution forfaitaire de cinq euros par mois des aides personnalisées au logement (APL). Brigitte Bourguignon n’a pas hésité à qualifier cette mesure de faute politique, tant sur le plan pratique que sur sa portée symbolique. Alors que le pouvoir exécutif s’efforçait de concrétiser les dix défis d’Emmanuel Macron pour 2018, ce coup de rabot perçu comme mesquin avait durablement entamé la confiance populaire, éclipsant d’autres initiatives positives comme le dédoublement des classes de CP en zone prioritaire ou le vaste plan d’investissement dans les compétences.
Réhabiliter l’écoute et le dialogue social
Pour la parlementaire, l’ambition réformatrice ne devait en aucun cas s’accompagner d’une surdité à l’égard des corps intermédiaires. Constatant une certaine verticalité dans la méthode gouvernementale, elle insistait sur la nécessité impérieuse de retisser des liens solides avec les organisations syndicales. À ses yeux, les chantiers complexes à venir — qu’il s’agisse de la réforme de l’assurance chômage, de la formation professionnelle ou des régimes de retraite — ne pouvaient se concevoir contre ou sans les acteurs de terrain.
Cette analyse entrait en résonance directe avec un climat social tendu par les grèves ferroviaires du printemps, où le bras de fer sur le statut des cheminots montrait les limites du passage en force, même quand SNCF : l’Etat reprend 35 milliards de dette, les syndicats restent mobilisés. L’écoute des syndicats n’était pas une faiblesse pour l’élue du Pas-de-Calais, mais un gage de pérennité pour les transformations engagées.
L’anticipation des fractures françaises
Avec le recul, la mise en garde de Brigitte Bourguignon résonne comme un signal précurseur des secousses qui allaient ébranler le pays quelques mois plus tard, lors de l’émergence du mouvement des Gilets jaunes. En pointant le sentiment d’abandon des territoires et l’insuffisante lisibilité des amortisseurs sociaux, elle décrivait déjà les lignes de fracture d’une société sous tension. Si des arbitrages ultérieurs ont tenté d’apaiser ces craintes, notamment lorsque s’est profilée la suppression totale de la taxe d’habitation actée par les députés, le rappel à l’ordre de 2018 illustrait la difficulté d’incarner une synthèse politique sans éteindre la promesse d’une République protectrice et bienveillante.




