Chaque automne littéraire apporte son lot de frémissements et d’attentes fébriles au restaurant Drouant. En novembre 2019, les dix jurés du plus illustre des cénacles parisiens ont fait le choix du cœur et de l’élégance morale en décernant le prestigieux prix Goncourt à Jean-Paul Dubois pour son magistral roman Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, paru aux éditions de L’Olivier. À soixante-neuf ans, l’écrivain toulousain, réputé pour sa retenue légendaire et son allergie assumée au tapage médiatique que l’on réserve d’ordinaire aux personnalités de la rubrique people, a accueilli cette consécration avec un mélange de stupeur candide et d’ironie désarmée, fidèle à la modestie qui traverse chacune de ses pages.
L’art délicat de survivre entre quatre murs
Le point de départ du livre possède cette force dramatique immédiate qui caractérise le talent de conteur de Dubois. Le lecteur y fait la connaissance de Paul Hansen, un homme profondément bon, attentif aux fêlures d’autrui, qui croupit inexplicablement depuis deux années dans un centre de détention situé à Bordeaux… une commune carcérale québécoise qui partage son patronyme avec le port girondin sans en avoir la douceur de vivre. Enfermé dans une cellule exiguë, Paul partage son quotidien avec Horton, un colosse membre d’un gang de motards redouté. Ce compagnon d’infortune, capable de violences terrifiantes à la moindre contrariété, se révèle pourtant pétrifié par la vue d’une simple souris ou l’approche des ciseaux d’un coiffeur.
De cette cohabitation incongrue naît une singulière fraternité, peinte sans le moindre jugement moralisateur. Cependant, la véritable tension dramatique repose sur une énigme que l’auteur distille avec un sens consommé du rythme : comment un individu aussi pacifique, dévoué corps et âme à sa fonction de concierge et d’intendant dans une résidence montréalaise, a-t-il pu commettre un acte d’une gravité telle qu’il justifie une peine d’enfermement ? Loin d’une simple mécanique policière où s’affronteraient les déductions cartésiennes, l’intrigue emprunte une trajectoire intime. On pourrait y voir une résonance avec la logique d’Aristote et ses principes de raisonnement : ici, la causalité n’est pas abstraite, elle découle de la collision inéluctable entre la droiture éthique d’un homme et la brutalité d’un système aveugle.
Un cortège de fantômes bienveillants
Pour résister à l’anéantissement de l’univers pénitentiaire, Paul Hansen converse avec les êtres disparus qui ont illuminé son existence. Le roman s’articule ainsi autour d’allers-retours mélancoliques entre le présent claustrophobe de la cellule et les étendues lumineuses des grands espaces canadiens. Parmi ces ombres tutélaires figure Winona, sa compagne adorée, pilote d’hydravion d’origine irlando-algonquine, dont le souvenir incarne une liberté souveraine désormais inaccessible. Le lien quasi filial qui unit le protagoniste à sa chienne Nouk vient enrichir cette galerie affective d’une infinie tendresse.
La généalogie de Paul Hansen apporte également une dimension tragi-comique irrésistible. Fils d’un pasteur danois rigoureux mais profondément humaniste, et d’une exploitante de salle de cinéma toulousaine aux mœurs résolument libertaires, le héros grandit au confluent de deux visions du monde irréconciliables. Lorsque son père perd la foi tout en continuant d’exercer son sacerdoce par pure fidélité sociale, et que sa mère décide de braver les conventions bourgeoises des années 1970 en projetant des films pornographiques dans son cinéma de quartier, Paul apprend très tôt que l’existence humaine est tissée de contradictions irréductibles.
La mécanique du souvenir : la patte Dubois
Les lecteurs fidèles de l’écrivain ont immédiatement identifié dans cet opus la constellation de ses motifs fétiches. On y retrouve ce prénom, Paul, qui revient comme un talisman à travers ses livres, la présence récurrente du milieu dentaire, l’imminence d’un accident qui fait basculer le cours des jours, et par-dessus tout une passion maniaque pour la précision matérielle. Jean-Paul Dubois excelle à décrire les rouages d’un moteur rotatif d’une NSU Ro80, la complexité harmonique d’un orgue Hammond B3, le comportement d’un hydravion de brousse Beaver sur un lac gelé, ou encore les secrets chimiques du pH indispensables à la maintenance d’une piscine résidentielle.
Cette minutie technique n’est jamais un vain exercice de style : elle sert de rempart contre le désordre du monde. À travers la dégradation progressive de l’immeuble dont Paul avait la charge, victime d’un nouveau gestionnaire cynique converti aux méthodes du management déshumanisé, l’auteur dresse en creux le réquisitoire d’une époque qui a troqué la décence commune contre la rentabilité pure. C’est le deuil d’une civilisation de l’artisanat et de la délicatesse que pleure Hansen depuis sa cellule.
Un palmarès d’exception aux côtés de Sylvain Tesson
Cette édition 2019 du grand automne des lettres françaises restera également marquée par une rare harmonie critique. Quelques minutes après l’annonce du Goncourt, le jury du prix Renaudot choisissait de couronner Sylvain Tesson pour La panthère des neiges, paru chez Gallimard. Le récit de cet affût dans les hauts plateaux tibétains, en quête d’un fauve mythique menacé par la disparition de son habitat naturel, faisait étrangement écho aux préoccupations de Dubois sur la vulnérabilité de la beauté. Alors que les dérèglements anthropiques bouleversent la biosphère — un phénomène parfois paradoxal où la transformation des forêts modifie les équilibres animaux —, l’écriture de Tesson comme celle de Dubois invite à poser un regard contemplatif et respectueux sur le vivant.
Bernard Pivot, alors président de l’Académie Goncourt pour l’une de ses ultimes sessions, avait salué la parenté littéraire unissant l’écrivain toulousain aux maîtres de la narration anglo-saxonne, comparant sa voix singulière à celles de John Irving, de Richard Ford ou de William Boyd. Déjà lauréat du prix Femina quinze ans plus tôt pour Une vie française, Jean-Paul Dubois a démontré avec ce vingt-deuxième roman que la grande littérature n’exige ni emphase ni provocation, mais simplement une inébranlable fidélité à la dignité des âmes modestes.




