À la fin des années 2010, l’incursion des géants de la Silicon Valley dans le domaine régalien de la monnaie a suscité autant de fascinations que de vertiges. Porté par le réseau social de Mark Zuckerberg, le projet de cryptomonnaie baptisé Libra prétendait réinventer les transactions internationales en facilitant les transferts de fonds pour des milliards d’individus souvent exclus des circuits bancaires traditionnels. Afin de pallier l’extrême volatilité inhérente aux crypto-actifs comme le Bitcoin, l’association en charge de la gouvernance du jeton avait arrêté une composition précise pour sa réserve de garantie : le dollar américain s’y taillait la part du lion avec 50 % des avoirs.
Une architecture financière adossée aux grandes monnaies
Contrairement aux monnaies virtuelles purement algorithmiques, la Libra avait été pensée comme un stablecoin (ou cybermonnaie adossée), gagé sur des actifs réels réputés sûrs, tels que des dépôts bancaires et des emprunts d’État à court terme. La répartition des devises formant ce socle fiduciaire accordait une prépondérance absolue au billet vert américain (50 %), suivi de l’euro (18 %), du yen japonais (14 %), de la livre sterling (11 %) et du dollar de Singapour (7 %).
Cette répartition hautement stratégique excluait délibérément le yuan chinois. Dans un contexte de tensions géopolitiques majeures où la rivalité économique entre Washington et Pékin pesait lourdement sur les perspectives mondiales — une période durant laquelle les analystes rappelaient combien la guerre commerciale affectera la croissance —, Facebook cherchait à donner des gages de conformité et de loyauté à la classe politique américaine. En écartant la devise chinoise, le consortium tentait d’étouffer tout soupçon d’entente avec les ambitions financières de Pékin.
La présence de la livre britannique, bien que plus modeste, s’inscrivait également dans un calendrier délicat où les marchés surveillaient l’impact des négociations entourant le Brexit et les scénarios possibles pour la stabilité de l’économie européenne.
La levée de boucliers des banques centrales et des régulateurs
Loin d’apaiser les craintes des ministères des Finances et des institutions de régulation, l’annonce de ce panier de devises a renforcé l’inquiétude quant à l’émergence d’un empire monétaire privé. Le volume gigantesque de la communauté d’utilisateurs de Facebook faisait peser le risque d’une déstabilisation du système monétaire international en cas de panique bancaire ou de crise de liquidité.
En Europe, la réaction fut immédiate et intransigeante. Les autorités françaises et allemandes ont très vite opposé une fin de non-recevoir à l’introduction d’un tel instrument de paiement sur le continent. Le ministre français de l’Économie avait martelé son refus de concéder la moindre parcelle de souveraineté monétaire à une multinationale privée, insistant sur le fait que la gestion de la monnaie devait demeurer une prérogative démocratique inaliénable.
« La souveraineté monétaire des États est en jeu. Nous ne pouvons autoriser le développement de la Libra sur le sol européen dans de telles conditions. »
Outre-Atlantique, la méfiance était tout aussi palpable. Devant les commissions parlementaires du Congrès américain, les responsables du projet ont dû essuyer un feu nourri de critiques portant sur la protection des données personnelles, la lutte contre le blanchiment d’argent et les mécanismes de prévention de la fraude financière.
De la Libra à Diem : le crépuscule d’une ambition privée
Face à cet obstacle insurmontable, la trajectoire du projet a été marquée par une suite de renoncements. Plusieurs membres fondateurs et partenaires majeurs, parmi lesquels Visa, Mastercard, PayPal et Stripe, ont quitté le navire sous la pression politique grandissante. Rebaptisé Diem à la fin de l’année 2020 dans l’espoir de faire oublier la réputation controversée de la marque initiale, le dispositif a abandonné son idée d’un panier international multi-devises pour se concentrer sur un simple jeton indexé uniquement sur le dollar.
Cet ultime compromis n’aura pas suffi à lever les réticences de la Réserve fédérale américaine. En 2022, le consortium annonçait la cession de l’ensemble de ses actifs technologiques à la banque Silvergate, scellant définitivement l’échec de la monnaie de Facebook. L’aventure aura néanmoins agi comme un puissant accélérateur pour les banques centrales à travers le monde, les incitant à concevoir leurs propres monnaies numériques de banque centrale (MNBC), à l’image du projet de l’euro numérique ou du dollar digital, afin de préserver l’autorité publique face à l’essor des géants de la tech.




