En ce premier dimanche de juillet 2018, une chape de chaleur enveloppait la montagne Sainte-Geneviève à Paris. Sur le parvis du temple républicain, une foule dense et recueillie assistait à un moment d’histoire rare : le transfert des dépouilles de Simone Veil et de son époux Antoine sous la coupole du Panthéon. Exactement un an après la disparition de l’ancienne magistrate, survenue le 30 juin 2017 au terme d’une vie de quatre-vingt-neuf années traversée par les soubresauts du siècle, la nation tout entière s’accordait pour offrir à cette femme d’exception la plus haute marque de gratitude civique. Bien au-delà des clivages partisans ou des fractures idéologiques, cette consécration collective s’imposait comme une évidence partagée.
Une liturgie républicaine vibrante d’émotion
Le cortège, remontant la rue Soufflot tapissée d’une moquette aux reflets bleus, avançait au rythme d’une solennité poignante. Les deux cercueils drapés de tricolore progressaient lentement, salués par des milliers d’anonymes de toutes les générations venus applaudir, pleurer ou simplement témoigner de leur reconnaissance. Cette cérémonie n’avait rien d’un cérémonial figé. Ponctuée par l’hymne européen tiré de la neuvième symphonie de Beethoven et l’interprétation a cappella du bouleversant chant Nuit et Brouillard par les voix limpides des jeunes choristes de l’Opéra-Comique, elle a touché au cœur de l’intimité nationale.
Le moment le plus saisissant de cet hommage officiel résida sans doute dans cette minute de recueillement singulière, où ne retentit aucun silence artificiel mais l’enregistrement du vent et des chants d’oiseaux captés sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Cet écho lointain de la désolation concentrationnaire rappelait à tous l’ancrage premier de son engagement : la survivance face à la barbarie industrielle nazie. Le président de la République a souligné combien ses combats, sa hauteur de vue et sa ténacité morale devaient constituer un phare au cœur d’une vie politique contemporaine souvent troublée, faisant écho aux multiples épreuves institutionnelles évoquées dans notre panorama sur les dix défis d’Emmanuel Macron pour 2018.
L’épreuve matricielle de la Shoah
Pour comprendre la stature de Simone Veil, il faut remonter à Nice, au printemps 1944. Jeune bachelière de seize ans issue d’une famille juive laïque et patriote, Simone Jacob est arrêtée par la Gestapo lors d’un contrôle de rue. Déportée à Drancy puis transférée vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau avec sa mère Yvonne et sa sœur Madeleine, elle affronte l’enfer absolu. Son père André et son frère Jean sont déportés vers la Lituanie dans le convoi 73 et n’en reviendront jamais ; sa mère succombera au typhus au camp de Bergen-Belsen quelques semaines seulement avant la libération.
De ce gouffre humain, Simone Veil gardera pour toujours un matricule indélébile imprimé dans sa chair : le 78 651. Gravé sur son bras comme sur son sarcophage de pierre, ce numéro est devenu un témoignage vivant pour les 78 500 déportés juifs et tziganes partis du sol français. Sortie vivante des ténèbres, elle refusera d’ériger sa survie en rancœur stérile, préférant transformer cette mémoire des disparus en une inlassable exigence de lucidité, de vigilance démocratique et de réconciliation.
Le courage réformateur et l’émancipation féminine
Après de brillantes études de droit et de sciences politiques, Simone Veil intègre la magistrature, un univers alors très largement masculin. Chargée des affaires pénitentiaires au ministère de la Justice à la fin des années 1950, elle s’illustre par son humanisme intransigeant en améliorant les conditions d’incarcération des détenus, particulièrement celles des femmes et des prisonniers politiques durant la guerre d’Algérie.
Mais c’est en 1974 que son destin bascule sur le devant de la scène nationale. Nommée ministre de la Santé par le président Valéry Giscard d’Estaing au sein du gouvernement de Jacques Chirac, elle reçoit la charge périlleuse de porter le projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Pendant plusieurs jours, face à une Assemblée nationale presque exclusivement masculine et violemment hostile, elle essuie des attaques d’une rare férocité. Certains députés vont jusqu’à comparer l’avortement aux pires crimes contre l’humanité, l’accusant de jeter des embryons au crématoire, une infamie absolue adressée à une rescapée des camps. Sans jamais fléchir, avec une dignité glaciale et une argumentation implacable, elle triomphe des invectives. La loi promulguée en janvier 1975 met fin au drame clandestin qui brisait des dizaines de milliers de vies de femmes chaque année. Cette force tranquille fait d’elle, aux yeux de millions de citoyens, l’incarnation vivante d’une figure républicaine protectrice des droits fondamentaux.
Pionnière de l’aventure européenne
Simone Veil ne concevait pas l’avenir du continent sans une solidarité étroite entre les nations. Ayant enduré au plus profond de son être les désastres du nationalisme exacerbé, elle s’investit corps et âme dans la construction d’une Europe pacifiée. En 1979, lors des premières élections européennes au suffrage universel direct, elle conduit la liste victorieuse en France et devient la toute première présidente du Parlement européen de Strasbourg.
À la tribune européenne, elle affirme avec vigueur que seul un dialogue transnational permanent et une coopération politique solide peuvent conjurer la résurgence des démons totalitaires. Elle travaille sans relâche à rapprocher les peuples, à consolider l’amitié franco-allemande et à doter la jeune communauté d’une armature éthique. Cette double facette – la survivante exigeante et la bâtisseuse d’institutions – donne à sa voix une portée internationale unique.
Cinquième femme parmi les grandes figures de la patrie
En descendant dans le sixième caveau de la crypte aux côtés de Jean Moulin, André Malraux, René Cassin et Jean Monnet, Simone Veil a rejoint un cercle qui demeurait alors cruellement masculin. Avant elle, seules quatre femmes avaient franchi les portes du monument :
- Sophie Berthelot, entrée en 1907 au titre de conjointe du chimiste Marcellin Berthelot ;
- Marie Curie, accueillie en 1995 pour ses découvertes scientifiques révolutionnaires ;
- Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, héroïnes de la Résistance panthéonnisées conjointement en 2015.
L’accueil simultané d’Antoine Veil, son époux et complice de soixante-sept ans de vie commune, illustre également l’hommage rendu à un couple qui a partagé l’engagement civique et le dévouement à la chose publique. En ouvrant ses portes à Simone Veil, le Panthéon a réparé un oubli historique en inscrivant définitivement dans la pierre de France l’apport inestimable des femmes à la liberté, à la justice et à la grandeur démocratique.
« Puissions-nous sans cesse nous montrer dignes des risques que vous avez pris et des chemins que vous avez tracés. »
L’héritage de Simone Veil ne relève pas de la nostalgie patrimoniale. À l’heure où les démocraties s’interrogent sur leurs repères éthiques et où les droits des minorités demeurent fragiles, sa trajectoire exemplaire rappelle que la défense de la dignité humaine n’admet aucun compromis.




