Bureau de travail officiel symbolisant les réformes de l'État et la présidence de la République française

Les dix chantiers majeurs qui ont façonné le quinquennat Macron dès 2018

L’installation au pouvoir s’était faite avec la rapidité et la solennité d’un raz-de-marée politique. Après une élection inédite et une victoire législative écrasante au printemps 2017, Emmanuel Macron franchissait le cap du Nouvel An 2018 dans une posture singulière. L’euphorie des débuts laissait place à la réalité brute de la gouvernance, sans l’intermède d’échéances électorales immédiates pour jauger l’adhésion populaire. Qualifiée à l’époque de période décisive par le chef de l’État lui-même, l’année 2018 s’annonçait comme celle de la concrétisation des grands équilibres promis : libérer les énergies tout en protégeant les trajectoires individuelles. À travers dix chantiers emblématiques, c’est toute la philosophie du pouvoir macronien qui s’apprêtait à affronter le principe de réalité.

1. L’équation de l’assurance-chômage : flexibilité et régulation

Le premier défi consistait à prolonger la dynamique impulsée dès les premiers mois du mandat. Alors que les décrets d’application avaient entériné un vaste chantier institutionnel, comme le rappelaient les 117 mesures de réforme du Code du travail, l’exécutif devait s’atteler à l’autre versant de son modèle : l’assurance-chômage. L’objectif proclamé reposait sur une logique de « flexisécurité » à la française, visant à étendre l’indemnisation aux travailleurs indépendants et à certains salariés démissionnaires ayant un projet professionnel mûr.

Néanmoins, cette ouverture de droits s’accompagnait d’un volet beaucoup plus contesté : l’intensification des vérifications de recherche active d’emploi. L’annonce de sanctions renforcées pour les manquements administratifs a immédiatement suscité une controverse vive au sein des syndicats et de l’opinion publique. Pour comprendre les enjeux de cette politique, beaucoup d’observateurs se tournaient déjà vers l’expérience de nos voisins, constatant la diversité des modèles quant au contrôle des chômeurs en Europe. Au-delà des critères financiers, c’est la gestion tripartite historique (patronat, syndicats, État) qui s’est trouvée profondément recentrée au bénéfice du ministère du Travail.

2. La refonte de la formation professionnelle

La formation professionnelle continue constituait, dans la vision présidentielle, la pierre angulaire de l’employabilité face aux mutations numériques et industrielles. Jugé opaque, morcelé et inégalitaire dans la distribution de ses ressources financières, le système hérité des décennies précédentes bénéficiait trop souvent aux salariés les plus qualifiés plutôt qu’aux personnes éloignées de l’activité économique.

Le gouvernement a choisi de transformer radicalement le Compte Personnel de Formation (CPF). En passant d’un décompte d’heures à un crédit monétisé en euros, l’ambition était de redonner directement le pouvoir d’arbitrage au travailleur, sans intermédiaire obligatoire. Ce basculement technique représentait une révolution culturelle pour les organismes de branche, bousculant les habitudes de financement de milliards d’euros de cotisations.

3. La valorisation de l’apprentissage

Longtemps perçu dans l’Hexagone comme une voie de garage par rapport aux filières d’enseignement général, l’apprentissage devait impérativement retrouver ses lettres de noblesse. Le constat de départ était cruel : l’Allemagne et la Suisse affichaient des taux d’insertion professionnelle éclatants grâce à des cursus en alternance valorisés, tandis que la France peinait à dépasser un plafond de verre récurrent.

Pour casser ce stéréotype, le projet macronien s’est appuyé sur une simplification des démarches administratives pour les maîtres d’apprentissage, une revalorisation des aides à l’embauche et une reprise en main pédagogique par les branches professionnelles. Cette réforme a ouvert la voie à une progression spectaculaire des contrats d’apprentissage au fil des années, transformant durablement le tissu des qualifications intermédiaires.

4. La quadrature du cercle des institutions

Promesse forte du discours prononcé devant le Congrès réuni à Versailles, la rénovation institutionnelle visait à adapter la Ve République aux aspirations contemporaines de représentativité et d’efficacité. Le plan présidentiel prévoyait trois volets indissociables :

  • La diminution d’environ un tiers du nombre de députés et de sénateurs ;
  • La limitation stricte du cumul des mandats identiques consécutifs dans le temps ;
  • L’introduction d’une dose de scrutin proportionnel pour les élections législatives.

Toutefois, ce dessein se heurtait à une contrainte constitutionnelle majeure : la nécessité de recueillir la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés par le Parlement réuni en Congrès, ou de passer par un référendum à haut risque. L’opposition résolue d’une majorité sénatoriale réticente à voir diminuer l’influence des territoires ruraux a fini par enliser ces discussions complexes, illustrant l’extrême difficulté de modifier les équilibres fondamentaux de 1958.

5. Les équilibres délicats de la politique migratoire

L’asile et l’immigration ont constitué l’un des terrains d’épreuve les plus intenses pour la cohésion interne de la majorité présidentielle. Composée d’élus venus de la gauche sociale-démocrate et de la droite républicaine modérée, La République en Marche a vu surgir ses premières fractures morales lors de la préparation du projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif.

D’un côté, la place Beauvau défendait le raccourcissement des délais d’instruction de la demande d’asile et le doublement de la durée maximale de rétention administrative pour faciliter les reconduites à la frontière. De l’autre, les associations d’aide humanitaire et l’aile progressiste de la majorité alertaient sur le risque d’une dégradation des droits fondamentaux des personnes exilées. Ce grand écart politique a révélé la complexité du positionnement « et en même temps » appliqué aux questions régaliennes.

6. Laïcité : entre apaisement et fermeté républicaine

La question du fait religieux et de la neutralité de l’espace civique a toujours agi comme un puissant révélateur des sensibilités politiques françaises. L’exécutif a longtemps hésité sur la tonalité à donner à sa doctrine, naviguant entre une vision libérale soucieuse de ne pas stigmatiser les cultes et une approche républicaine intransigeante face aux dérives communautaristes.

En filigrane de ces hésitations se posait l’interprétation fidèle de la Loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905, véritable boussole du pacte républicain. Entre les tenants d’un encadrement strict de la visibilité des signes religieux et les partisans d’une neutralité limitée aux seuls agents du service public, Emmanuel Macron a dû composer avec les voix divergentes de son propre cabinet pour éviter d’embraser un débat identitaire latent.

7. L’ouverture des États généraux de la bioéthique

Marqué par le souvenir des fractures sociétales engendrées par les débats sur le mariage pour tous quelques années plus tôt, le président a choisi d’aborder les questions éthiques avec une grande circonspection méthodologique. La promesse de campagne d’ouvrir la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes nécessitait un consensus éclairé.

L’organisation des États généraux de la bioéthique sous l’égide du Comité consultatif national d’éthique a permis de poser calmement les termes du débat. De la fin de vie à la génomique en passant par la filiation, cette démarche a démontré que des sujets intimes et philosophiques majeurs pouvaient être discutés sans reproduire nécessairement la polarisation médiatique extrême des séquences antérieures.

8. La doctrine sécuritaire face au terrorisme

La sortie de l’état d’urgence exceptionnel, promulguée à l’automne 2017 par la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (SILT), constituait un pari juridique et opérationnel considérable. Le gouvernement intégrait dans le droit commun des prérogatives de surveillance auparavant réservées aux régimes d’exception, comme les périmètres de protection ou les assignations administratives.

Emmanuel Macron jouait gros sur ce dossier : la moindre faille sécuritaire face aux métastases des réseaux jihadistes aurait immédiatement suscité des critiques véhémentes sur la fin de l’état d’urgence. Le contrôle minutieux exercé par le Conseil constitutionnel est venu baliser l’exercice de ces prérogatives extraordinaires, posant les bases d’une surveillance continue sous haute vigilance judiciaire.

9. L’ambition d’une refondation européenne

Sur la scène continentale, l’engagement européen d’Emmanuel Macron ne souffrait aucune ambiguïté. Porté par le retentissant discours prononcé sous la coupole de la Sorbonne, le chef de l’État défendait l’idée d’une Europe souveraine, unie et démocratique, dotée d’une capacité budgétaire autonome pour la zone euro et d’une force militaire conjointe d’intervention.

La matérialisation de ces ambitions s’est heurtée à des freins géopolitiques tenaces. D’une part, l’Allemagne a traversé une longue crise politique pour former sa grande coalition gouvernementale, retardant les arbitrages bilatéraux. D’autre part, les pays de la ligue hanséatique, menés par les Pays-Bas, ont exprimé des réserves marquées face à toute logique de mutualisation financière. Ce combat patient a néanmoins semé les graines des mécanismes de solidarité budgétaire inédits adoptés quelques années plus tard face aux crises systémiques.

10. Le plaidoyer pour le multilatéralisme

Dans un ordre mondial secoué par le nationalisme isolationniste de Donald Trump et la montée en puissance unilatérale de Pékin, la diplomatie française s’est positionnée comme un médiateur d’équilibre. Emmanuel Macron s’est investi pour préserver l’accord de Paris sur le climat et le traité sur le nucléaire iranien, tout en plaidant pour la régulation des échanges internationaux.

La défense d’un ordre international fondé sur le droit et la concertation ne relève pas de l’angélisme, mais de la condition indispensable pour préserver la paix économique et géopolitique mondiale.

Cette volonté d’arbitrage a également trouvé son expression dans les discussions commerciales, le président réclamant des réformes profondes des instances de régulation mondiales. Des initiatives similaires ont jalonné les sommets internationaux où la voix française tentait de combler le vide laissé par le retrait progressif de Washington des institutions communes.

Une trajectoire mise à l’épreuve du réel

La traversée de ces dix défis illustre la dualité constitutive du macronisme : une volonté de transformation globale menée au pas de charge, confrontée à la résistance des équilibres parlementaires, des corps intermédiaires et des sensibilités de l’opinion. L’année 2018 a agi comme un creuset où se sont forgées les réussites pérennes de l’apprentissage et des réformes de l’emploi, mais aussi où ont germé les incompréhensions citoyennes et les tensions sociales qui allaient bouleverser la fin de cette première période présidentielle.

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